Les droits culturels en tant que droits de l'homme

Publié le par devoirdeculture

par Francis Jeanson

Intervention lors de la réunion d'experts à l'Unesco sur le thème « Les droits culturels en tant que droits de l'homme », Paris, juillet 1968. Ce texte a été présenté par Francis Jeanson dans le cadre d'une soutenance de thèse sur travaux en Science politique, Université de Dijon, avril 1977 (dir. Claude Courvoisier).

 

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Je prétends, pour ma part, que dans certains pays d’Europe, les gens vivent dans un monde qui est complètement cassé. Je veux dire qu’il y a d’une part une minorité de gens qui détiennent ce qu’ils appellent la culture (et que, la détenant, ils n’imaginent pas qu’il puisse en exister d’autres), et qu’il y a, d’autre part, une grande majorité de gens qui sont exclus de cette culture. Très évidemment, cela rejoint, dans la plupart des cas, une autre coupure qui est d’ordre économique. Il me semble que nous devons faire très attention à cet état de choses, car ce phénomène nous menace tous et, en fin de compte, cette coupure nous est aussi préjudiciable à nous, qui sommes d’un côté, qu’à ceux qui sont de l’autre : tous ensemble, nous sommes entraînés vers le même gouffre à cause de cette coupure.

Ce qui me frappe, c’est qu’en général les choses se passent tout naturellement et sans incidents graves. Il est un fait, par exemple, que nous bénéficions tous, les uns et les autres, du phénomène de la mondialisation : je veux dire par là que, tous, nous entendons parler tous les jours de ce qui se passe aux quatre coins du monde. Cela signifie, très précisément, que nous sommes « éclatés », que nous éclatons en permanence aux quatre coins du monde, et que nous sommes invités, heure par heure, par les flashes des informations, à nous intéresser – au même titre et pratiquement dans les mêmes termes – à ce qui se passe de très grave à Hanoï ou au Biafra et à ce qui se passe dans la forêt de Clamart, par exemple, où la police recherche un satyre. En réalité, je crois que cette surinformation dont nous sommes censés bénéficier est une véritable catastrophe pour nous, parce que nous ne sommes plus en mesure de trier les informations qui nous sont fournies, et, ce qui est beaucoup plus grave encore, parce que nous sommes invités sans cesse à situer toutes ces informations dans le cadre d’un arrière-plan commun qui est le chantage dû à la bombe atomique. Cela amène les gens des pays surdéveloppés à un sentiment de frustration, car ils ont l’impression que ce qui se passe de décisif dans le monde leur échappe à tous égards, se situe toujours ailleurs, et que les décisions sont toujours prises par d’autres. Ils sont cantonnés dans un sentiment d’impuissance, car ils ne sont de nulle part. Ils ne sont évidemment pas aux quatre coins du monde, où ils se projettent sans cesse par imagination, et ils ne sont plus là où ils pourraient être : c’est-à-dire dans leurs villages, dans leurs quartiers, dans leurs cantons, dans leurs villes. Le sentiment, la conviction, que doit avoir un homme de pouvoir quelque chose pour transformer la situation a disparu.

En outre, la chose est aggravée par le fait que nous parlons – finalement – un langage qui finit par se parler tout seul à travers nous. La communication est quasi morte, et cela me paraît extrêmement grave. Nous savons bien qu’en réalité, pour la très grande majorité d’entre nous, nous sommes complètement incapables d’intervenir de façon tant soit peu décisive sur le cours des choses. L’histoire n’est pas la nôtre, mais une histoire qui se nourrit de nous, qui se fait à nos dépens.

Je pense, alors, que si la culture peut avoir un sens, c’est bien dans la mesure où elle remet les hommes, de plus en plus et de mieux en mieux, en mesure de se sentir efficaces, de se sentir responsables là où ils sont, en fonction d’une information qui demeure nécessaire mais qui doit être elle-même reconsidérée entièrement. Pour moi, la culture commence à la lecture du journal ; quand nos contemporains sauront lire leur journal quotidien sans en être complètement mystifiés ou sans partir de l’idée que tout ce qu’ils vont lire sera des mensonges, il y aura quelque chose de changé. Il y aura également quelque chose de changé quand ils seront en mesure de maîtriser le langage qui passe à travers eux. Je me demande comment il faut faire pour arriver à cela. Je crois qu’il faut se le demander.

Je crois beaucoup que la notion de « droit » doit recevoir le plus rapidement possible un contenu d’action. Il y a deux actions possibles concernant les droits culturels : il y a un type d’action qui consiste à essayer de faire enregistrer des droits théoriques et celui qui consiste à essayer de faire entrer ces droits dans la réalité, peut-être avant même qu’ils aient été enregistrés dans des textes officiels. Je dis que si les deux types d’action ne sont pas au moins simultanés, il risque bien de ne rien se passer. Je parlerais plus volontiers, pour ma part, de culture en termes d’action culturelle, parce que, dans ce contexte, il y a une signification pratique ; mais je voudrais dire aussi que cela suppose évidemment une conception de la culture qui n’est peut-être pas tout à fait celle qui est jusqu’ici la plus répandue.

Autrement dit, on peut considérer la culture comme un ensemble d’œuvres existantes ou de formes de pensées existantes, ou bien on peut considérer que la culture se passe tous les jours, se produit sans cesse, se fait et se défait quotidiennement au simple niveau des rapports concrets entre les hommes. Il y a de la culture qui est en train de se faire à tout moment, partout – et aussi en train de se défaire, bien entendu. Je veux dire, par là, que la culture doit être l’invention quotidienne, permanente, de l’homme par l’homme ; autrement, c’est l’échec de cette invention. La culture est la création permanente des valeurs qui ne naissent que pour être dépassées. Un acte culturel est, en dernier ressort, un choix, une décision responsable et même risquée, où la personne s’engage totalement. La culture est un choix qui signifie le refus d’admettre que l’homme est le produit des produits de l’homme. Il me semble que c’est ce choix qu’il faut favoriser par tous les moyens possibles. Là, on tombe sur une immense question, celle des moyens d’une action culturelle, et c’est dans ce sens, et à ce niveau très réaliste, qu’il faut travailler.

J’ajouterai qu’il s’agit là d’une entreprise, dans le meilleur sens possible du mot, de politisation radicale des consciences. Je ne veux pas dire qu’il s’agit de proposer à des consciences un quelconque message politique – surtout pas ; mais il faut fournir aux gens le moyen de se politiser, c’est-à-dire de se choisir, de se situer de plus en plus consciemment, dans un monde qui n’est pas le leur mais qui doit le plus rapidement possible le devenir, si nous voulons, nous, qu’il devienne le nôtre. Il faudra que ce soit notre monde, à eux et à nous en même temps. Là, je crois que la culture – ou ce que j’appelle l’action culturelle – est une entreprise qui repose sur un refus : le refus d’une certaine coupure, d’une certaine exclusion. Cela ne signifie en aucun cas qu’il pourrait s’agir de camoufler les causes économiques de cette coupure, qui restent le domaine des luttes politiques et syndicales. Mais il me semble qu’il y a tout un travail spécifiquement culturel, qui vise non pas à masquer la situation de coupure économique, mais à mettre les hommes de part et d’autre en mesure de penser cette situation, de se choisir par rapport à elle. Bien que les situations dans nos pays ne me semblent pas être jusqu’ici des situations révolutionnaires, il faut néanmoins se préoccuper de révolution, parce que si un jour elles le devenaient, au niveau des structures et des processus objectifs, il n’est pas sûr qu’il y aurait alors un nombre suffisant de consciences pour les prendre en charge. À vrai dire il me semble que nous allons tous, tant que nous sommes, vers des situations explosives, vers des situations révolutionnaires ; et qu’il serait urgent que nous nous y préparions, que nous nous demandions ce qu’il conviendra d’en faire. Il ne faut pas que nous soyons seulement une toute petite minorité à avoir les moyens de nous préoccuper de ce problème ; il faut que ces moyens soient à la portée de tous le plus rapidement possible. Naturellement, cela ne peut se faire que peu à peu, c’est-à-dire de proche en proche, de relais en relais, parce que les moyens ne sont pas encore suffisants pour aller vite ; et cependant, nous sommes dans cette contradiction qu’il faut aller vite.

Pour terminer, il me semble que si l’on parle des droits à la culture, il faut insister beaucoup sur le travail que représente ce refus de la coupure : travail qui n’est en aucune manière exclusif d’une lutte : mais si lutte il y a, un travail de dialogue doit se poursuivre parallèlement. C’est cela l’exigence culturelle, il me semble.

 

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Il me semble que le créateur a besoin d’être mis en rapport avec ceux en direction desquels il prétend créer. En France, les créateurs eux-mêmes commencent à se rendre compte qu’ils sont déjà coupés de la population, et un mouvement se manifeste déjà en faveur d’un rapprochement. Ces créateurs ont un public. Ils piétinent sur place, parce qu’ils sont prisonniers de ce public. Il y a, par ailleurs, tous ceux que j’appelle, pour ma part, le non-public : tous les autres. Le créateur commence à éprouver le besoin de trouver des articulations possibles avec ce non-public. Ne faisons pas d’idéalisme. Le premier mouvement du créateur, si par exemple il est un homme de théâtre, est évidemment de s’assurer que son théâtre est plein et qu’il ne manque pas de spectateurs ; si le théâtre est presque vide, il cherche des spectateurs supplémentaires. Mais cela est un premier mouvement, qui mène à constater que le problème est plus grave, plus radical, que le simple fait d’un théâtre vide. Il ne s’agit pas de baisser le prix des places un peu plus, ou de faire une meilleure publicité, pour récupérer un public suffisant. Il ne s’agit pas du tout de cela, mais du fait que les hommes de théâtre n’en peuvent plus de fonctionner sur la base d’un public qui est toujours le même et de savoir que ceux qui vont venir en plus feront partie de la même catégorie sociale ; ils ne peuvent plus supporter de travailler pour la même catégorie sociale. Jean Vilar a dit récemment : « Depuis que nous travaillons dans la décentralisation théâtrale en France, depuis que nous faisons du théâtre populaire, nous ne sommes jamais descendus au-dessous du petit bourgeois. Nous n’avons pas de travailleurs, nous n’avons pas d’ouvriers parmi notre public ; nous ne les avons pas atteints. » Il me semble que ce ne serait pas la peine de se poser des problèmes de culture si on ne voyait pas qu’il y a là quelque chose de vital, qui est d’une urgence absolue. Nous n’en sortirons pas si nous n’affrontons pas d’emblée cette urgence.

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Il y a un critère entre les différentes catégories de créateurs, du point de vue même d’une progression concernant la culture. Il me semble que plus une création est de forme collective, plus elle a de chances de se sentir obligée de tenir compte des exigences de la collectivité. Il existe beaucoup d’écrivains, par exemple, qui, théoriquement, pensent qu’il faudrait écrire pour tous, mais qui n’en continuent pas moins à écrire pour eux-mêmes, pour quelques privilégiés. Cela est beaucoup plus difficile pour les hommes de théâtre, parce que le théâtre est déjà, en lui-même, un art collectif. Je veux dire qu’il exige l’intervention d’un groupe, d’une équipe.

On a parlé de vulgarisateurs, tout à l’heure. Personnellement, je préfère le terme de « médiateurs ». Il s’agit de créer les conditions qui rendent possible la mise en rapport des œuvres et des hommes, quels que soient ces hommes, y compris ceux pour qui, actuellement, les œuvres ne signifient rien ; car nous en sommes là. Si on passe même Shakespeare à la télévision, les gens ferment leur poste ou changent de chaîne, parce que Shakespeare ne les concerne pas. Voilà tout le problème : ils ne sont pas concernés. Aussi longtemps qu’ils ne seront pas concernés, nous ne pouvons pas continuer à nous occuper d’abord de Shakespeare. Nous devons nous occuper de ceux qui ne sont pas concernés par Shakespeare, et nous devons trouver vis-à-vis d’eux les moyens de médiation. Voilà ce qu’est l’action culturelle.

Il faut à tout prix que nous parvenions à entrer dans ce non-public et à le connaître, que nous comprenions quels sont effectivement ses problèmes, que nous nous mettions à son service. L’action culturelle, c’est nous mettre au service de ce non-public pour l’aider à poser les problèmes qui sont les siens, et non pas les problèmes qui sont les nôtres.

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Jean-Claude Pompougnac 16/03/2012 11:43


Excellent inbitiative que la publication de ce texte de Jeanson : je fais suivre :


http://cite.over-blog.com/article-arret-public-101675375.html