Devoir de culture

Publié le par devoirdeculture

L’objectif du texte ci-dessous est d’interpeller les politiques à l’occasion des prochaines échéances électorales présidentielles et législatives. Il nous semble en effet urgent de susciter réflexion et débat sur la place de l’art et de culture dans le projet politique. L’enfermement de celle-ci dans une catégorie administrative spécifique a encouragé sa banalisation et son instrumentalisation. « Si on me parle de culture, j’exhibe mon territoire ! » Il s’ensuit un insupportable rétrécissement de l’action culturelle publique, d’autant plus desséchant que les politiques, tétanisés par la crise, renvoient au superflu l’intervention dans un secteur qui cesse d’être perçu comme essentiel. A l’heure où l’on parle de refonder le pacte républicain, où l’on revisite les fondamentaux, voilà qu’on réserve à l’École la mission d’éducation citoyenne. Or, si l’exception culturelle française avait un sens, c’était bien celui de placer la culture au cœur du projet politique républicain.

Ce texte est proposé à la signature des acteurs culturels qui ne se résignent ni à la langue de bois des formules convenues, ni aux simples approches corporatistes. Conçu comme une introduction au débat, il peut et doit être prolongé par vos contributions (sous forme de commentaire ou via le lien de messagerie ci-contre). L'ensemble pourra, dans un deuxième temps, être édité sous une forme papier.

 

 

pomme de terre 4 compresséeL'impératif politique

La triple crise politique, économique et sociale qui ne cesse de s’amplifier depuis la fin des années quatre-vingt n’est pas susceptible d’être abordée de manière fragmentée : la réponse ne peut se trouver qu’en (re)plaçant la question culturelle au centre du débat politique. Le cadre doit être reconfiguré aux dimensions d’une Europe fragilisée. Dans un espace-temps où temps technique et temps culturel sont dissociés. Dans un système de représentations où la science n’est plus garante du discours de la promesse d’un avenir meilleur. Où enfin l’art et la culture ne se définissent plus dans des espaces nationaux clos et compartimentés.

 

Encore un effort pour penser la culture !  

Aujourd’hui, ni la Droite ni la Gauche ne portent une véritable réflexion politique sur la place de l’art et de la culture dans l’espace public. Le mutisme des partis et des candidats à l’occasion des différentes élections depuis dix ans est éloquent. Et ni le débat rhétorique sur la fausse alternative « culture pour tous, culture pour chacun », ni la résurgence de l’incantation « un art élitaire pour tous », ne porte les germes d’un positionnement distinctif. Car la culture est, simultanément, une expérience vécue individuelle, un partage et une mise en commun qui génère de l’appartenance. Quant à « l’art élitaire », on se demande bien dans quel horizon d’attente il pourrait se situer. Celui-ci ne peut être défini que par l’expérience des artistes et des publics, les codes sans cesse revisités par les pratiques contemporaines, les nouvelles démarcations entre le réel et l’imaginaire…

Il semble que les pouvoirs publics, les partis politiques et les organisations syndicales ne voient plus dans l’art et la culture, le lieu de l’accomplissement d’un destin collectif, le moyen de la construction de Soi dans une relation à l’autre et dans un rapport d’appartenance à la Cité. Leurs rares positions, le plus souvent de nature électorale, restent prisonnières des problématiques des années quatre-vingt. La signification et la fonction attribuées à la culture demeurent écartelées entre d’une part une conception étroite qui réduit le domaine de la culture à la production et la diffusion des objets artistiques, d’autre part une approche segmentée qui la décline selon des catégories molles déterminant les goûts et les comportements des individus : le populaire, l’élitisme, la révolution numérique…

Le politique : une construction de la Cité par les actions et les paroles des hommes

La question de la démocratie culturelle se pose en même temps que celle de la démocratie politique. Culture et politique doivent être pensées simultanément, en fonction des conditions de vie de l’Homme et de son mode d’inscription dans ses espaces de vie, de travail, de loisir ; dans son rapport à l’Autre et à la Cité. Car tout projet politique implique la construction d'une communauté de valeurs symboliques. Lesquelles ne s’expriment jamais aussi bien que par l’art, pour autant qu’on prenne la peine de le mettre en culture.

Au-delà de sa conservation, si le patrimoine artistique doit être l'objet d'une transmission, c'est en raison d'une résonance qui perdurerait au-delà de son contexte. Une telle ambition doit se préoccuper de la réception esthétique des objets artistiques, qui influence les comportements culturels. La nécessité de l'action des pouvoirs publics résulte de la part essentielle que tiennent la sensibilité et l'imaginaire dans l'épanouissement de la personnalité, dans la construction d'un sens commun : le sensus communis des humanistes, fondement d'une identité collective. Or sans identité collective, il ne peut y avoir de projet collectif. Quel que soit le domaine de pratiques circonscrit par sa définition, la culture intervient comme le lieu où s'élabore et se vit le sentiment d'appartenance à la collectivité.

La politique, au sens large de la conduite des affaires collectives des hommes dans la Cité, est devenue opaque : d’abord livrée à l’économisme, elle subit aujourd’hui les caprices de la logique financière. Elle échappe ainsi à l’initiative de citoyens dépossédés de leur propre avenir. L’action culturelle et artistique n’a de sens qu’à la condition d’être inscrite dans une histoire politique où se pose la question de l’accomplissement de la démocratie. Et celui-ci, en tant que processus, ne peut s’envisager sans placer au centre l’exercice des droits de l’homme, en particulier celui de l’exercice de la parole. Laquelle est seule à même d’exprimer la fraternité qui est au cœur du projet républicain.

Que transmettre ?

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament »[1]. Cet aphorisme du poète René Char pomme de terre 2 compresséerepris par Hannah Arendt dans la préface de 1954 de son livre La crise de la culture, pourrait servir de boussole et de carte au questionnement sur la place de la culture. À l’issue de quatre années de résistance, Char voulait signifier que l’héritage était de l’ordre d’un imaginaire, d’une volonté, d’une tradition qui « choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur »[2]. Ainsi le trésor a-t-il disparu, non en raison de circonstances historiques mais parce « qu’aucune tradition n’avait prévu sa venue ou sa réalité, parce qu’aucun testament ne l’avait légué à l’avenir »[3].

Pour le champ de la culture et de l’art, la raison n’est-elle pas que les héritiers, tout comme les acteurs, les personnages emblématiques, les militants inconnus et les artistes impliqués dans une aventure collective, ont été gagnés par une faiblesse de l’âme : l’oubli de ce trésor qu’ils avaient possédé et auquel ils n’ont pas su donner de nom ? Ce nom n’était-il pas celui de « bonheur public », si cher à la Révolution française, puis aux mouvements d’Éducation populaire ?

Sortir des logiques de communication et de l’événement

La politique culturelle s’est dangereusement banalisée et aseptisée dans une stratégie de communication et d’image de marque. Le mouvement a débuté dans les années 1980, dominées par les valeurs de l’efficacité, de l’argent et de la vitesse. L’extase et le vertige ont masqué la profondeur de la crise économique, sociale et culturelle. Si la politique de Lang, du moins lors de son premier mandat a eu des effets très positifs, ceux-ci ne se sont guère confirmés sur la longue période. Une politique n’est pas faite de la juxtaposition d’événements : les actions pour le livre, le patrimoine ou la musique… ne doivent pas se manifester une seule fois dans l’année. Or seul semble compter ce qui s’inscrit comme un éclair au firmament médiatique. On ne se pose pas la question des traces ; on ne s’interroge pas sur la manière de faire perdurer les effets. Un événement ne vaut, pourtant, que s’il se prolonge dans la durée et dans l’espace.

Une démocratie participative et culturelle

La démocratisation culturelle, comme accès du plus grand nombre aux œuvres, est aujourd’hui une visée insuffisante. Il n’existe pas de culture sans réelle appropriation et participation des personnes constitutives d’un groupe. La diffusion, au plus grand nombre, des œuvres légitimes se fonde sur la magie supposée de l’art et l’efficacité attribuée à la technique. Or on ne peut plus se contenter de poser le couple art/culture sans s’interroger sur leurs relations et leur articulation. Les notions d’art et de culture ne peuvent pas s’examiner dans la confusion ou l’opposition : l’art n’est pas subversif par nature ; la culture n’est pas nécessairement fédératrice et consensuelle. Leur articulation forme la condition d’un projet démocratique.

Il convient de réfléchir à nouveaux frais sur les pratiques artistiques et culturelles et en particulier celles des amateurs ; qu’elles soient de l’ordre de la peinture, de la musique ou du théâtre, elles ont toujours été considérées comme des pratiques mineures. L’idée de démocratie culturelle remonte aux années 1970. Il faut la retravailler pour donner, à chacun, les moyens de trouver son propre mode d’expression et de relation dans de multiples domaines de la vie : l’éducation, le travail, les loisirs… Aujourd’hui, il s’agit de mettre en place des actions artistiques et culturelles qui permettent à chacun de se construire dans une perspective où rationalité et sensibilité se combinent pour forger cet « Homme esthétique » dont le dramaturge Friedrich Schiller rêvait et qu’il conseillait à son prince de promouvoir à travers une éducation artistique.

Forger le trait d’union du Vivre-ensemble

pomme de terre 5 compresséeUn projet politique qui prend au sérieux l’art et la culture doit dépasser la séparation culture/éducation populaire et les articuler dans une démarche conjointe et transversale. En outre, le phénomène artistique ne peut être réduit au rapport à l’œuvre. Il importe, par l’action culturelle, de redonner à l’art sa dimension relationnelle – donc politique, au sens citoyen du terme. Il incombe à la puissance publique de construire les conditions d’un partenariat entre les équipes artistiques et les populations. Cela passe par un développement, à tous les niveaux du système scolaire, d’une véritable éducation esthétique. Laquelle ne pourra s’accomplir pleinement que dans le cadre d’un travail coordonné avec les réseaux d’Éducation populaire.

Il est urgent de refonder l’union de la culture et du politique, union sans laquelle ce dernier ne peut accomplir pleinement sa mission. Ce n’est que dans l’alchimie d’un mariage de la raison et de la sensibilité que peut se réaliser un projet politique véritablement démocratique. L’enjeu est de permettre à chacun de se construire et de se reconnaître, individuellement et collectivement, dans une relation sensible et active au sein de l’espace public. Là où les hommes peuvent, ou doivent pouvoir agir en tant que citoyens.

 

 

Jean Caune, Jacques-Olivier Durand, Jean-Louis Fabiani, Michel Huvet,

 Damien Malinas, Alain Manac'h, Arlette Masson, Marcel Masson, Isabelle Mathieu,

Philippe Meirieu, Claude Patriat, Francis Peduzzi, Jean-Paul Rathier, Jacques Rigaud, Olga Yardin


[1] René Char, Feuillets d’Hypnos, Paris, 1946.

[2] Hannah Arendt, préface, La Crise de la culture, Gallimard, 1972, p.14.

[3] Ibid. p. 14.

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Arlette et Marcel Masson 24/03/2012 11:17


Surmontant tant bien que mal en tant qu’« amateurs » les
difficultés de compréhension que peut poser un texte professionnel, nous tenterons ci-après d’apporter un petit éclairage (un regard oblique de béotien) à cette réflexion dont nous approuvons
l’essentiel.


Le texte traduit bien la fonction de l’art, expression
privilégiée de la culture, elle-même synthèse de l’identité et du projet collectifs. Cette réflexion nous semble s’appliquer sans équivoque aux temps plus ou moins anciens où l’art, pariétal ou
religieux, était partie intégrante de l’espace collectif, exprimait l’appartenance à un univers commun qui s’imposait matériellement et culturellement à l’individu. L’artiste cherchait alors à
construire, pour lui-même et sa communauté (tribale, religieuse, étatique) une représentation du monde  en fait de son environnement sensible et
pensé) et de ses croyances. Cette représentation émanait en quelque sorte de la conscience collective, que l’artiste contribuait volontairement à enrichir et à transmettre. Il ne craignait pas de
se répéter, ou d’imiter, tout en apportant des variations plus ou moins discrètes, acceptables par tous, mais qui, de glissements en glissements, accompagnaient et traduisaient, voire inspiraient
les mutations de la société.


Mais l’art n’a-t-il pas changé progressivement de finalités et de
nature depuis un siècle environ ? Avec de nouveaux moyens technologiques (photo, cinéma, ordinateur…), dans le contexte du dépérissement des idéologies collectives et de la fragmentation des
sociétés, de l’autonomisation d’un l’individu par ailleurs enserré dans la pression des modes sécrétées par le marché (les fameuses « lois du marché »), l’art lui-même s’est autonomisé.
L’artiste a perdu, spontanément tout d’abord, puis par une sorte d’ivresse de pouvoir, ses racines sociales, environnementales, idéologiques. La notion de création artistique a paradoxalement
envahi un monde affranchi du divin. L’artiste, se faisant – ou se croyant – créateur, affranchi des contingences humaines, se voulant libéré de tout héritage – autrement dit de toute dette –,
s’emploie à exprimer son œuvre personnelle, unique (même si le béotien croit y déceler l’influence de modes inavouées).


Comment s’étonner dès lors du divorce actuel entre l’art et la
société dans son ensemble ? Divorce consommé de plus par l’avènement de l’art marchandise, objet de spéculations impudiques, au bénéfice de l’ego d’une coterie de parasites aspirant sans
limite les plus -values des travailleurs sans pouvoir.


Ce divorce est de fait acté par les responsables politiques qui,
multipliant les musées d’art moderne comme ils le font pour les ronds-points, négligent le plus souvent d’enrichir d’œuvres artistiques l’espace urbain, dans lequel même l’architecture s’avère,
malgré des ressources technologiques illimitées et des coûts de construction prohibitifs, d’une pauvreté conceptuelle déroutante. Ne craignent-ils pas, ces élus, de ne pas être compris par leurs
électeurs s’ils posent dans ces espaces un objet artistique totalement étranger au substrat culturel de la population... et d’ailleurs aussi au leur ?


Ceci étant dit (d’une manière sans doute trop fruste et
caricaturale), il n’en reste pas moins que la culture imprègne, sous des formes de plus en plus diversifiées, l’ensemble de notre vie, que ce soit dans le domaine patrimonial ou dans le monde
vivant. Mais il faut être conscient du fait que ce « nous » exclut une part majoritaire de la population, celle qui n’a pu recevoir de l’école ni culture ni métiers, et qui est assignée
à des quartiers où un fonctionnalisme parcimonieux et partiel tient lieu d’environnement. Mais ne nous aventurons pas dans ces considérations, qui débordent tellement de la question posée qu’il
semble préférable pour le moment de se restreindre à la question posée.


Donc, après ce détour par les critiques formulées plus haut,
l’article « Devoir de culture » nous semble apporter les bonnes solutions. Bien qu’adhérant pleinement à cette conception, nous nous devons d’alerter sur le fait qu’elle ne peut
s’appliquer à tous - au-delà des 20 à 40% de privilégiés de la culture dont nous faisons partie - sans une remise en question fondamentale des finalités du politique, et en particulier sans une
refondation du monde économique et du milieu péri-urbain dans lesquels se débattent « les autres » (il est peut-être difficile de dire « les exclus de la culture »). En effet,
école et éducation populaire prêcheront dans le désert tant que toute la population ne bénéficiera pas d’un environnement favorable à l’épanouissement de chacun, c’est-à-dire tant que les
« habitats » (au sens écologique du terme) ne seront pas urbanisés, humanisés, imprégnés de vie culturelle. Le tropisme politique en direction de la création n’a-t-il pas fait perdre
plusieurs décennies en stérilisant à la fois l’école (avec le fameux « élitisme républicain » porteur aujourd’hui d’inégalités croissantes) et l’éducation populaire trop souvent confiée
aux échoués de cet élitisme ?


Qui osera s’attaquer vraiment à cet immense enjeu ?

RIGAUD Jacques 29/02/2012 17:22


Présent à divers titres sur le champ de la culture depuis plus de quarante ans, je ne peux qu'adhérer sans réserve aux idées exprimées par "Devoir de culture". La culture n'est pas seulement un
secteur, mais une dimension de l'action publique, que ce soit au niveau de l'Etat ou à celui des collectivités territoriales. Elle transcende heureusement les clivages politiques. On attend des
candidats à l'élection présidentielle de véritables propositions et des engagements sur ce plan, car c'est au sommet de l'Etat que se situe la source même de l'engagement public en faveur de la
culture.

Jacques RIGAUD 25/02/2012 21:04


J'ai lu avec un vif intérêt l'article de Claude Patriat dans La Croix du 24 février. c'est un excellent résumé de la grandeur et de la décadence de la politique culturelle, avec un juste hommage
à la période DUHAMEL que j'ai vécue de près. Le vide de la campagne présidentielle sur le thème de la culture est désolant, alors que comme le dit très bien Patriat, la culture n'est pas eulement
un secteur de l'action publique mais une de ses dimensions.J'aimerais poursuivre le dialogue avec Claude Patriat. Jacques Rigaud.

Jean-Paul Rathier 25/02/2012 19:36


Je m'associe aux auteurs du manifeste pour faire entendre l'urgence d'ouvrir un débat


sur les valeurs éthiques qui devraient orienter une nouvelle politique de la culture.


Ce texte a le mérite de n'être pas un programme mais une respiration de la pensée.


Il invite à dire ce dont nous ne voulons plus et à élaborer des alternatives, non pas entre


professionnels de la profession mais dans l'espace public.


Jean-Paul Rathier


Metteur en scène et directeur de Script, association artistique et culturelle


Maître de conférences associé à l'IUT Michel de Montaigne, Bordeaux 3 

jacques olivier durand 17/02/2012 10:20


je signe. Persistons